Après sa sortie de l’IDHEC en 1984 (devenue aujourd’hui la FEMIS), Arnaud Desplechin demeure quelques années au portillon de la réalisation. Ce premier moyen métrage réalisé en 1991, met déjà en place le style du cinéaste qu’on retrouve en particulier dans “Un conte de noël”.

Les œuvres de jeunesse ont cela d’intéressant qu’elles permettent de lire de manière plus évidente les ressorts de l’écriture et les grands thèmes qui habitent une oeuvre : ici, la famille et la mort, larges voies de circulation du cinéma d’auteur. Echapper aux poncifs concernant ces deux sujets est en soi une gageure. C’est là que Desplechin se démarque dès le début. Son style captive dès les premières images. Dans “La vie des morts”, la première scène voit deux frères grimper à un arbre afin d’en scier les branches mortes. Première image symbolique : l’arbre généalogique doit se débarrasser de ses rameaux nécrosés pour continuer à grandir. On appréciera ou pas les effets de manche du réalisateur qui prend la peine de souligner, parfois lourdement, l’image chargée de sens. Pour ma part, je ne trouve pas cela désagréable d’être guidé comme un enfant, confortablement assis dans mon fauteuil de cinéma, parmi les codes du récit. L’incursion subite à l’intérieur de la demeure familiale, après la première scène, donne une idée du rythme adoptée et des cassures qui fascinent tout au long du développement de l’histoire. D’un personnage à l’autre, on recompose la destinée familiale, qui obéit à des valeurs traditionnelles (malgré les différences de ses membres, la famille finit toujours par se réunir dans le cinéma de Desplechin, parce qu’elle semble répondre à cet ordre supérieur qui en fait une unité infrangible). Dans cette deuxième scène, la sœur (Marianne Denicourt, captivante) sort de son bain, prise de nausées qui paraissent l’étouffer. Elle porte en elle le nœud dramatique qui rassemble cette famille : la tentative de suicide d’un cousin, et sa mort vécue à distance.
Du point de vue de la narration, le cinéaste la bouleverse en changeant sans cesse son point de vue, à la manière d’un film choral accéléré, sans ses lourdeurs (dans Babel d’Inarritu par exemple, on attend de revenir à l’autre histoire commencée et laissée en suspens, tandis que le fil emprunté par Desplechin reste imprévisible). D’ailleurs, ce procédé met à la fois l’acteur et le personnage en valeur. Les cadres du visage ou la proximité des corps rendent l’émotion tactile. Les musiques viennent en contrepoint de l’image : de la musique classique pour cordes ponctuée çà et là aux grosses basses de hip hop. De l’aveu du réalisateur, “La vie des morts” se placerait entre un western, pour le récit de fondation, et un film fantastique, pour la tentation d’un évènement improbable sur le point de surgir. J’apprécie tout particulièrement ce souffle romanesque qui raconte une histoire, obéissant à la fois à tous les repères du réel, mais s’en dégageant par les situations extrêmes, la surcharge d’évènements ou d’émotions, et l’intensité des réactions, qui confèrent à une œuvre son déploiement vers l’universel.

La Vie des morts
1991, 54 min

Scénario : Arnaud Desplechin
Casting et scripte : Noémie Lvovsk
Image : Eric Gauthier
Musique : Marc Olivier Sommer
Son : Olivier de Nesle
Décor : Antoine Platteau

Pascale : Marianne Denicourt
Christian : Thibault de Montalembert
Yvan : Roch Leibovici
Edouard : Bernard Ballet
Laurence : Emmanuelle Devos
Isabelle : Laurence Cote
Bob : Emmanuel Salinger